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Toulon, la fièvre artistique en trois temps forts

Ville de passage pour les voyageurs venant d'Aix ou de Marseille à destination de l'Italie, ville escale : port où l'on arrive ou d'où l'on part, Toulon, dans la première moitié du XIXème siècle, n'est pas considérée comme une ville de villégiature car la majeure partie de sa rade est occupée par le port militaire. Cette image de port militaire s'accorde difficilement avec celle d'un lieu de vacances, de détente ou de dépaysement, voire de cure de santé.

Pourtant en y regardant de plus près, le ciel y est aussi bleu que sur le reste de la côte, la rade est superbe, les collines des alentours forment un arrière-plan boisé d'où l'on peut jouir d'un panorama splendide.

Notre itinéraire évocation dans Toulon s'effectuera en trois temps : la vieille ville, le bord de mer, la ville neuve.

La vieille ville et les romantiques


Place Puget, la fontaine des Trois Dauphins.
Carte postale (coll. particulière).

Dès 1834, grâce au poète marseillais Joseph Méry qui s'était pris de passion pour Toulon, la ville vit venir chez elles de nombreux écrivains et artistes qui finirent par former une joyeuse équipe qui partageait son temps entre l'exercice de leur art et les discussions animées, ballades et déjeuners au bord de l'eau.

Méry avait invité son ami Alexandre Dumas à la découverte de Toulon. Ils logeaient à l'Hôtel de la Croix d'Or sur la place au Foin (place des Trois Dauphins en 1861, puis place Puget en 1869), le plus beau de la place. Quatre hôtelsIl y avait donc également l'Hôtel des Voyageurs à côté de celui de la Croix d'Or, puis l'Hôtel de la Croix de Malte de l'autre côté de la place et au Sud, l'Hôtel du Nord, un très bel immeuble aujourd'hui transformé en appartements. étaient réunis sur cette place, ornée d’une belle fontaine, lieu de halte des diligences qui arrivaient de Marseille. L'Hôtel de la Croix d'Or devint rapidement le rendez-vous des lettrés et aussi des peintres comme Vincent Courdouan.

La fontaine des Trois Dauphins

« Cent ans plus tard [fin XIXe], j'étais couverte de ce beau manteau ivoire vert qui roussit au plein soleil d'été. Il paraît que je dois ce jardin suspendu aux voituriers qui faisaient halte sur la place. Il faut comprendre qu'au siècle dernier, certains diront à "la belle époque", les calèches et autres fiacres à ombrelles stationnaient près de moi […] Entre deux haltes les chevaux qui étaient attelés se nourrissaient du foin contenu dans un sac en jute qui pendait à leur museau. Ainsi telle la tête duvetée d'un chardon, les graines fourragères soufflées par le mistral s'étaient répandues sur ma frondaison ». Yvan Meschi, Toulon. Et nul autre soleil ailleurs, 1994

Le bord de mer

L'omelette aux artichauts

« Prenez des artichauts de Carqueiranne, des moures de gà, s'il est possible: en tous cas qu'ils soient du premier griou; enlever les plus grosses feuilles, coupez en tranches sur la longueur, émincez, faites sauter à l'aide d'une sauteuse, dans deux ou trois onces d'huile de Dardennes et dès que vos artichauts ont pris couleur jeter les dans les œufs que vous aurez battus. Puis terminez votre omelette suivant la manière habituelle ».

Dr. Fontan « Les romantiques à Toulon » dans B.S.A.V.T., n° 12, 1926

A côté des discussions et des jeux de l'esprit, le groupe organisait des escapades le plus souvent au bord de la mer à Lamalgue, sous les glacis du fort, à Sainte-Marguerite ou vers le cap Garonne.

Ils affectionnaient particulièrement une petite crique où ils pouvaient déjeuner chez Vecchi, cuisinier fameux à Toulon à cette époque. Fruits de mer, bouillabaisse et surtout omelette aux artichauts dont se régalait Dumas, constituaient leur menu.

Les écrivains et les artistes étaient également reçus dans des bastides de toulonnais qui leur laissèrent des impressions de paradis. Dumas comme Gustave Flaubert un peu plus tard, vers 1841, fut invité à la bastide Lamalgue, chez le Dr. Lauvergne.

Précisons que, situées à flanc de colline, elles offraient une vue remarquable sur la mer, qui au même titre que les plantes tropicales acclimatées sous le doux climat toulonnais, créaient pour les parisiens un total dépaysement et un enchantement.

Le Prieuré de Lamalgue [villa Cloquet], voisin, fut acquis l'année suivante par la sœur du Dr. Cloquet, qui avait accompagné Flaubert l'année précédente et qui avait lui-aussi était séduit par le site. Le Dr. Cloquet acquît par la suite un terrain contigu qui porta le domaine à sept hectares et fit faire d'importants travaux, tant au niveau du jardin composé d'orangers, d'arbres et de plantes exotiques, que des bâtiments, dont un chalet construit pour recevoir ses amis qui fut surnommé le pavillon des littérateurs.


Le Prieuré Lamalgue ou Villa Cloquet
Dessin de Lotfi Bougraira, Beaux Arts Toulon

Jules Michelet« Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible, j'occupais sur une pente assez âpre de lande et de roc une petite maison fort recueillie. […] Dans l'enclos, assez grand, de vignes et d'oliviers, pour se fermer, s'isoler, il a inscrit un jardin fort étroit, serré de murs, à l'africaine, avec un tout petit bassin. Il reste là présent par les plantes étrangères qu'il aimait, les marbres blancs chargés de caractères arabes qu'il sauva des tombeaux démolis à Alger. Ses cyprès de trente ans sont devenus géants, ses aloès, ses cactus, énormes et redoutables. Le tout fort solitaire, point mou, mais très charmant. En hiver, partout l'églantier en fleur, partout le thym et les parfums amers ». , venu en 1862 chercher un peu d'apaisement en ces lieux après la perte de son fils, nous en donne une description précise. D'autre part, il souligne l'importance du lieu, le « Genius loci« J'ai parlé deux fois de Toulon. Jamais assez. Il m'a porté bonheur. Ce fut beaucoup pour moi d'achever cette sombre histoire [La sorcière] dans le pays de la lumière. Nos travaux se ressentent de la contrée où ils furent accomplis. La nature travaille avec nous; c'est un devoir de rendre grâce à ce mystérieux compagnon, de remercier le Genius loci. » », sur l'inspiration de l'artiste.

Après la Grande guerre, dans les années 20-30, artistes et écrivains sont de nouveau à Toulon quand la Côte commence à être prisée l'été: André Suarès, André Breton en 1925 qui séjourne à l'hôtel des Négociants et du Port, Jean Cocteau en 1927, et on voit un temps l'ancienne villa du Dr. Cloquet, transformée en hôtel et devenu Le Prieuré de Lamalgue, accueillir « la tribu des artistesArtistes du monde du spectacle, peintres, musiciens, gens de lettres.
Le Livre d'Or, seul survivant de cette époque, permet d'en évoquer la mémoire. Il semble bien que ce lieu, où nombreux sont ceux qui revenaient d'années en années, ait favorisé l'inspiration et la création des artistes: Jean Noguès y composa son Dante. " … composé sur un livret de Victorien Sardou et Emile Moreau, pendant ce beau mois de décembre 1929, dans ma chambre d'où je vois la mer et le ciel si bleu sous ce beau soleil de Provence" (cité par Françoise Monet dans "Le Prieuré de Lamalgue, Histoire et mémoire à travers un Livre d'Or" dans B.S.A.V.T., n° 117, 1995).
 » (Katherine Mansfield).

Le Prieuré, par la volonté de son propriétaire Paul Monet, fut aussi un lieu où rayonna le courant de rapprochement franco-allemand pour tenter de maintenir la paix entre les deux pays et qui, après 1933 et la venue au pouvoir d'Hitler, accueillit de nombreux intellectuels allemandsLes intellectuels allemands et autrichiens en exil étaient nombreux sur la Côte, des Alpes-maritimes au Var et en particulier, à Sanary, surnommé plus tard "capitale mondiale de la littérature allemande". Les personnalités d' écrivains comme Lion Feuchtwanger ou celles du monde de l'art comme Julius Mayer-Graefe, historien d'art, reporter et critique d'art, établi à Saint-Cyr, contribuèrent à développer tout un foyer culturel. Mais déjà un peu plus tôt d'autres écrivains, anglais ou américains, avaient découvert la région et de petites colonies se formaient, ainsi les anglais autour d' Aldous Huxley à Sanary..

Aujourd'hui, on peut toujours admirer le panorama
Les plages du Mourillon Cliché F. Valette
superbe qui s'offre depuis la route en corniche qui va du Mourillon au Cap Brun ou, mieux encore, en empruntant le chemin des douaniers, mais les propriétés de Lamalgue ont été loties et de très nombreuses villas peuplent la colline. Seuls quelques très hauts palmiers témoignent encore de ces jardins et le nom de la rue qui porte le nom de Villa Cloquet.

La ville neuve

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Place de la Liberté, après 1910. Au centre la Grand Hôtel
(surélevé d'un étage en 1900)
Carte postale, coll. particulière

Dans la deuxième partie du XIXe siècle, la physionomie de Toulon se transforme et son rapport au tourisme également. Il y a d'abord la décision d'agrandissement de la ville, décret pris en 1852, l'arrivée du chemin de fer avec la construction de la gare, achevée en 1859, et surtout la création d'une nouvelle ville, dite la ville haute, aux rues orthonormées et aux belles avenues plantées de palmiers qui contraste avec la vieille ville. Mais la transformation n'est pas immédiate car la nouvelle ville se construit lentement. C'est vraiment dans le dernier tiers du XIXe siècle qu'elle prend véritablement un aspect urbanisé.

Vers 1893, lorsque la jeune Colette arrive à Toulon avec son mari, ils descendent au Grand Hôtel, édifice central de la place qui porte d'ailleurs un temps le nom de place du Grand hôtel ou place d'Armes avant de devenir place de la Liberté. Plantée de palmiers au nord et de platanes sur ses allées est et ouest, elle est le rendez-vous des promeneurs. Depuis peu en 1889, elle est ornée par la Fontaine de la Fédération, élevée pour le centenaire de la Révolution française.

Le Toulon de la Belle époque est vraiment une ville éblouissante.

A côté de la vieille ville, toujours attractive pour les étrangers par son pittoresque, le boulevard de Strasbourg, artère centrale qui fait la jonction entre l'ancien et le nouveau Toulon, est très animé et offre de multiples distractions: cafés, brasseries, restaurants, casino, magasins luxueux, et de nouveaux monuments et lieux culturels comme le musée-bibliothèque, le thêatre.

C'est le lieu où le "tout-Toulon" civil et militaire se rencontre. Colette retrouve au Grand Hôtel des amis de Willy, Claude Farrère, Pierre Loti. Sans doute, introduisent-ils le couple dans les milieux toulonnais de la littérature ou du journalisme.

Mais Colette veut aussi connaître le Mourillon, le quartier où a vécu son père durant son enfance (26 boulevard Eugène-Pelletan) et qu'il lui a maintes fois décrit: mer bleue et voiles blanches, palmiers et lauriers roses, parfums envoûtants des pittosporums ou des eucalyptus. C'est sans doute de ce premier contact avec le paysage méditerranéen que date sa passion pour la Côte d'Azur.

Depuis 1880, une route a été construite qui permet de longer le bord de mer en calèche, les moins fortunés peuvent emprunter la nouvelle ligne de tramway mais qui s'arrête au bas de la rue Lamalgue, il faut ensuite prendre une voiture à chevaux. Il faudra attendre jusqu'en 1911 pour visiter toute la Corniche en tramway. Outre le panorama, le spectacle des bains de merDepuis 1855 déjà, se sont installées des établissements de bains de mer et, en 1865, deux parmi les plus célèbres figurent dans l'Annuaire de Toulon: les Bains Sainte Hélène et les Bains d'Almeras. Lors de la venue de Colette à Toulon, la mode des bains de mer est bien répandue. Empruntons à Tony Marmottans sa citation d'Antonin Chaude décrivant ainsi l'ambiance et le spectacle qui attire les badauds :
« Perchant sur pilotis leurs multiples cabines et leurs couloirs encombrés de cohue, ces établissements échassiers pondent à chaque instant toute une échappée de baigneurs et de baigneuses qui, dans l'onde éclaboussée, s'éparpillent parmi les cordes protectrices ». N'oublions pas qu'à cette époque très rares sont les personnes qui savent nager, d'où « les cordes protectrices » !
dont la mode s'est bien répandue, attire les promeneurs.

Toulon vers 1900, c'est aussi un parfum d'exotisme au propre et au figuré. A l'époque de l'empire colonial, l'Orient fait rêver et Toulon où l'on côtoie des marins de toutes nationalités, où on peut se procurer des marchandises exotiques et où surtout les fumeries d'opium sont nombreuses, est la matérialisation de ce rêve.

Tout une veine littéraire est le reflet de ce thème. Claude Farrère, en particulier dans Les Petites Alliées : « Toulon, ce n'est pas la province. C'est autre chose, vous verrez : l'étranger, plutôt, ou la colonie ».