George Sand à Tamaris
Le séjour de George Sand à Tamaris est pour nous, visiteurs du XXIe siècle, du plus grand intérêt. Grâce au récit qu'elle nous a laissé de ce séjour, dans son journal de voyage Voyage dit du Midi, nous disposons à la fois d'une description fort intéressante des lieux, métamorphosés depuis, et aussi de ses impressions personnelles sur les lieux et les personnes rencontrées ; de plus, en comparant ce récit avec son roman Tamaris, nous pouvons évaluer le rapport entre le lieu et l'écrivain. Tamaris représente enfin un des exemples les plus caractéristiques et les plus anciens de l'influence de l'écrivain sur la destinée d'un lieu.

A l'époque où George SandPourquoi cette femme déjà célèbre a-t-elle choisi
Tamaris comme lieu de séjour?
Très éprouvée par une
typhoïde, elle a besoin de repos et de changement d'air et accepte la proposition
de son médecin de faire un séjour dans le Midi. Elle y est déjà venue
deux fois mais n'a pu le visiter et elle est enthousiaste à l'idée
de pouvoir ainsi mieux le connaître et surtout de découvrir sa flore
car elle se passionne pour la botanique. Elle envisage en premier lieu d'aller à Hyères à cause
de sa réputation de station climatique d'hiver mais Tamaris lui convient
mieux que Hyères, car la vie à Hyères est beaucoup plus
chère surtout pour se loger et c'est "une ville
d'Anglais où il
faut toujours être sur son 36" (Lettre à Charles Duvernet, 24/02/1861). vient à Tamaris, en 1861,
Tamaris n'est qu'un petit hameau«Ce n'est ni Hyères, ni Monaco, ni rien de connu, c'est une
oasis au bord de la mer, au pied des montagnes sous les pins. Le pays me rappelle
Majorque.»
Georges Sand, Lettre à sa fille Solange Clésinger, 19 février 1961 de la Seyne. Son fils, Maurice, envoyé en éclaireur
pour trouver un lieu de résidence, après s'être renseigné auprès
d'un de leur très bons amis, Charles PoncyCharles Poncy (1821-1892), surnommé le poète-maçon, est
toulonnais. Il partageait son temps entre d'une part ses activités de
maçon, plus probablement d'entrepreneur-maçon, sa charge de secrétaire
de mairie, secrétaire de la chambre de commerce, expert judiciaire en
matière de bâtiment, et même courtier au moment de la construction
de la ville haute de Toulon et d'autre part, épris de poésie, il
consacre ses loisirs à écrire des poèmes et s'investit dans
le Félibrige dont il est le fondateur à Toulon. En correspondance
avec Georges Sand depuis une vingtaine d'année, il lui a même rendu
visite à Nohant, il cherche à lui rendre son séjour le plus
agréable possible.
Auteur de Tamaris et les Sablettes avant et depuis
Michel Pacha., déniche la perle
rare: une petite maison"La maison est petite, badigeonnée en jaune rosé à la
mode du pays, couverte en tuiles courbes, six fenêtres de façade
contrevents verts. Devant la maison, une terrasse, pavée en briques (les
belles briques vernissées en rouge de la localité), un berceau
en fer avec des rosiers grimpants, jasmins, chèvrefeuilles, deux arbres
exotiques à l'entrée : une autre terrasse à air libre plantée
d'arbustes, arbousiers, lauriers, rosiers, etc …
Une petite balustrade,
au-dessous, un terrain inculte qui règne tout autour de la maison et forme
une colline très jolie plantée de beaux pins maritimes déjà très
forts et tout en boules et en parasols qui cachent la maison entièrement
et de tous les côtés. De loin, on n'aperçoit que le haut
du toit; […] La vue est admirable de tous côtés. […]
De la fenêtre de Manceau, c'est idéal. De la mienne en plein midi
c'est beau mais il y a trop de mer à la fois. Nous sommes en face de l'Afrique – à l'extrême
pointe méridionale de la France" 20 février 1861 Voyage
dit du Midi. en location ouvrant sur un paysage magnifique

"De ma fenêtre" - Dessin de Maurice Sand - Document de B.H.V.P. - Dans Voyage dit du Midi 1861 - Les ateliers du patrimoine VILLE DE LA VALETTE-DU-VAR.
Le site et la situation de la maison satisfont tout à fait George
Sand. Pour l'intérieur, il s'avère plus modeste mais propre, seule
la décoration laisse à désirer mais elle conclue "il
ne faut jamais rien regarder de tout cela, il faut regarder dehors" et elle
a tôt fait de remplacer les objets qui ne lui plaisent pas par d'autres à son
goût. C'est une femme qui va à l'essentiel et qui sait choisir ses
priorités. L'environnement lui importe plus que la résidence elle-même
pourvu qu'il y ait le minimum vital. Si elle a préféré une
maison en location et qui plus est dans un lieu à l'écart du monde,
c'est qu'elle a besoin de repos et donc de calme, elle fuit les mondanités
et n'accepte que les visites de ses proches et amis. et
située au milieu de terrasses cultivées. Elle vit au rythme
des caprices du temps, restant à l'intérieur lorsqu'il fait
trop mauvais, mais bravant parfois courageusement le mistral glacé.
Elle est avide de paysages et curieuse de découvrir des plantes inconnuesDès le jour de son arrivée, elle en a déjà fait une
moisson autour de la maison "romarin, thym, orchis,
lavande, ciste rose, thlaspi, asperge sauvage, lentisque, globularia, graminées, toutes espèces
méridionales" et de chaque excursion ou promenade, elle ramène
de nouvelles plantes..
Son journal, rapporteur fidèle de ses promenades et excursions, peut
encore nous servir de guide aujourd'hui. Parmi ses ballades dans les alentours
immédiats de Tamaris, il y a le Marvivo"Marvivo est une rangée de maisonnettes plus riches, sur le bord
de la vrai mer, à l'entrée de la jetée de la sablette dite
plage. C'est en effet une jetée naturelle laissée par la mer qui
se retire de nos côtes." Journal 21 février
On remarque qu'à l'époque,
entre Tamaris et Marvivo, s'étendaient des cultures, visibles sur la vue
dessinée de sa fenêtre, où son ami Charles Poncy venait chasser
les petits oiseaux., le fort "blanc"Le fort "blanc" serait la batterie de la Verne, construite sous le
Second empire.
"De là nous voyons de plus près que chez nous
les deux rochers en pain de sucre qui sortent de la mer à une certaine
distance de la côte et qu'on nomme les frérets [aujourd'hui "Les
deux Frères"]; plus le Cap Sicier, belle montagne
boisée couverte
de pins, la montagne de notre-Dame de la Garde [N.D. du Mai] avec son église
perchée très haut, des collines fort belles derrière nous."
Journal
21 février
qui serait la batterie de la Verne, et le fort Napoléon: "C'est
la plus belle vue de côte que je connaisse. Au retour effet de soleil
couchant admirable. Le Coudon se décoiffe et se dessine en opale sur
le ciel. La mer est rose puis lilas avec des tons gris perle Le ciel est
en flocons de nuages cerises". (journal 24 février)
Elle se rend
aussi sur la pointe de Balaguier: " […] délicieux bois
de pins et de lièges plein de bruyère blanche en fleurs".
(journal 13 mars), la batterie des Hommes sans peur…Ce nom fait allusion au siège de Toulon en 1793, où Bonaparte avait
installé une batterie au-dessus du quartier de l'Evescat, son emplacement
n'est pas réellement localisé mais il semblerait que ce soit sur
la colline Caire, de là on peut jouir d'un magnifique panorama (journal
16 mars).
Mais nous dirons que celui du Fort Napoléon est au moins aussi
beau.
George Sand
qui a une excellente perception de la réalité, a déjà une
vision prophétique
« La propriété territoriale ne vaut pas ici une simple
casquette et pourtant respirer l'air de la mer dans les étés desséchants
est d'une telle nécessité pour le toulonnais, que le moindre ouvrier
qui a pu économiser quelques sous, fait comme Poncy et achète un
arpent ou une boisselée (environ 10 ares) de terre et bâtit une
maisonnette qu'il entoure de cyprès et où il passe à dormir,
ou à pêcher des coquillages des dimanches d'une gaieté folle.
Aussi on achète toujours et on bâtit partout. Il en résulte
une telle division de la propriété que la terre sera absolument
nulle comme rapport et que la campagne disparaîtra sous une ville à jardin,
garnissant toute la côte. Ce sera plus fructueux puisqu'on pourra toujours
vendre louer et gagner sur son marché, mais avec leur système de
bâtisse ce sera horriblement laid. »
Journal 16 mai de ce que risque de devenir ce site de Tamaris
qui l'enchante par son naturel: "On achète toujours et on bâtit
partout. Il en résulte une telle division de la propriété que
la terre sera absolument nulle comme rapport et que la campagne disparaîtra
sous une ville à jardin, garnissant toute la côte".
Elle
ne se doute pas qu'elle va participer bien involontairement à cette
mutation. Son roman Tamaris, dont le personnage principal est un médecinLes médecins vont surenchérir et vanter les mérites de
Tamaris :
Tamaris "peut être considéré comme une station
excellente contre l'étiolement, maladie qui est si commune dans les
grandes villes" (Dr. Sauze) (cité dans l'étude de Nathalie
Bertrand Tamaris entre Orient et Occident, Actes Sud, 2003, voir son
chapitre sur "Société et balnéarité").
Une autre étape va être franchie dans la promotion de Tamaris.
Le Dr. Sauze, dans un nouvel ouvrage, entreprend de démontrer les bienfaits
des bains de mer et, de ce fait, les atouts possédés par Tamaris-Les
Sablettes pour en faire un lieu de villégiature estivale. Le Dr. de
Lignières va dans le même sens en faisant remarquer que :
"Les hivernants assidus du littoral, es voyageurs moroses ou malades
ont fini par se rendre compte de l'étrange manie qu'il y avait à abandonner
ce pays au moment où la nature y fait éclater ses splendeurs,
au moment où le soleil, le sol et la mer unissent leurs effluves salubres
pour envelopper l'être humain dans une plénitude de bien-être
et de force. […] Les bains de mer pris dans la Méditerranée
offrent de précieux avantages qu'on n'a pas encore assez fait ressortir…"
(cité par
Nathalie Bertrand, op. cité),
a un retentissement considérable sur le devenir de Tamaris. Dans les
années suivantes, plusieurs médecins vont souligner les qualités
thérapeutiques du lieu puis les bienfaits d'un séjour d'été.
D'autres raisons vont s'ajouter aux arguments médicaux pour lancer la mode de la villégiature estivale à Tamaris.
Un homme, et non pas une municipalité, est à l'origine de la création de la nouvelle ville de Tamaris, c'est Michel Pacha. Préparée déjà à partir des années 1865-70, la ville commence à accueillir les touristes dans les années 1880, se prolonge en 1888 par l'aménagement des Sablettes et l'ensemble devient, durant la Belle-Epoque, une station balnéaire, "première étape vers la Côte d'Azur".

Le paysage de Tamaris avait attiré les peintres avant même sa transformation, précisément pour sa beauté naturelle. Ils sont aujourd'hui de précieux témoignages de l'avant et de l'après Michel Pacha. Citons pour cela, Emile Noirot et bien sûr les toulonnais Vincent Courdouan et Eugène Dauphin.
Les écrivains,
de passage ou résidents, ne manqueront pas de venir à Tamaris
se distraire ou chercher l'inspiration et continueront à participer à la
promotion et au mythe de la Côte d'Azur. Parmi ceux qui sont venus à Tamaris,
on relève les noms de : Pierre LouÿsIl descend au Grand Hôtel des Tamaris et y fait trois séjours
en 1905, 1907 et 1910.
"Un ciel d'Egypte et une brise fraîche. Tamaris est un paradis. […] Douze
villas cachées dans les jardins, une colline couverte d'arbres africains,
un lac de mer bleue fermé par une presqu'île inégale,
ici montagneuse et là si basse qu'on voit toute la méditerranée
au-delà, et puis un silence absolu, une paix de campagne et Toulon
invisible à 20 minutes au nord…"
(cité par Nathalie
Bertrand, op. cité), François Mauriac,
hôte de la villa blanche dans les années 1920, Jean Cocteau,
Paul Morand, l'écrivain des voyages qui évoque Tamaris dans
Bains de mer et Méditerranée, mer des surprises (1938) et bien
d'autres encore.
Pour revivre le passé de Tamaris à l'époque de George Sand ou de Paul Morand, laissez-vous guider par les conférencières de l'association Mnémosyne. Contact : Aline Grellet, 06.70.61.27.46.
