Hyères et ses Iles d’Or
Le nombre d'écrivains, de peintres et plus généralement d'artistes venus à Hyères en villégiature est si vaste que leur consacrer un livre ne suffirait pas à épuiser le sujet, il en faudrait plusieurs. Un recueil sur les écrivains qui ont puisé leur inspiration dans le vivier hyèrois, a d'ailleurs déjà été édité: Territoires littéraires, des îles à la ville Hyères les –Palmiers. Ecrits d'une ville, d'Odile Jacquemin et Catherine Berro (Mémoire à lire, Territoire à l'écoute, 1998). Il met en relief le rapport entre le territoire, la pensée et l'écriture et nous ne pouvons qu'y renvoyer le visiteur qui pourra ainsi y retrouver les multiples facettes de la ville.
Nous vous proposons ici une visite dans les îles d'Hyères, à Port-Cros surtout, sur les pas des écrivains qui en firent leur lieu de prédilection et formèrent ainsi une sorte de milieu culturel, peu connu du grand public.

« Si le paradis est une île, cette île est Port-Cros » (Christian
Arthaud et Eric L. Paul dans La Côte d'Azur des écrivains).
Cette remarque lapidaire qui introduit précisément à l'évocation
de ses résidents célèbres, résume toute la beauté de
l'île, le calme et le dépaysement que l'on peut y trouver, propice à la
réflexion. Mais elle n'en invite pas moins à la promenade à travers
les plantes sauvages et à la baignade dans des eaux toutes aussi riches
en trésors aquatiques.
C'est à la même époque, dans les années 20, que sont
venus résider dans l'île : Jean Paulhan, Jules Supervielle, Marcel
Arland et leurs amis.
Jean Paulhan, le premier, qui avait découvert l'île l'automne précédent,
loue en 1925 le Fort de la Vigie « pour y installer ses quartiers
d'été de directeur de la NRF. La plupart des auteurs de la maison Gallimard y défileront désormais
en août et en septembre, voire en octobre, autour des numéros à réaliser » (Christian
Arthaud et Eric L. Paul, idem supra).
Entre loisirs et discussions littéraires, les écrivains trouvent dans cette île les conditions nécessaires à leur travail en même temps que leur inspiration. Nombreux sont les ouvrages dont l'action se déroule dans l'île mais, dans certains cas, elle ne sert pas seulement de toile de fond, elle devient une composante à part entière. Ces écrits finissent par donner à l'île une dimension mythique.

Autour de Jean Paulhan : Valéry Larbaud :
« La vue, qu'on a de la Vigie, est plus merveilleuse que vous
ne pouvez l'imaginer: trois îles, la côte de la Méditerranée
de Toulon à Saint-Tropez (l'on voit le soir les villes s'allumer), les
premières Alpes, et la mer ; parfois, au loin, la côte de
la Corse. Oui, l'on est d'abord émerveillé. Ce n'est qu'ensuite,
et peu à peu, que l'on se dit que tout cela pourrait bien être
pas tout à fait sérieux […] »
Marcel Arland, invité par Jean Paulhan, vient chaque année, jusqu'en 1939, avec son épouse, passer la saison à la Vigie et ses écrits reflètent son amour de l'île et le bonheur qu'il y ressent. Plus tard, dans les années 60, il écrira:
« Tout ce que j'avais connu là, et qui dans mon souvenir
prenait figure d'un autre monde, je l'ai revu et quelques fois retrouvé:
la tour de Port-Man, le sentier des crêtes, le chemin de la solitude,
et le vallon du Silentiaire où, dès mon premier séjour,
je m'étais perdu jusqu'au milieu de la nuit, les mains et les vêtements
déchirés par les buissons; Certains soirs, il m'a suffi de
m'étendre au pied d'un arbre ou sur le mur du fort qui domine la baie:
toute l'île venait me rejoindre, les odeurs, le silence, la respiration
de l'eau et, comme une obsession, le secret de ces heures profondes et perdues,
dont j'avais peur de retrouver les traces. »
Citations extraites de La
Côte d'Azur des écrivains,
(Christian Arthaud et Eric L. Paul, idem supra).

Jules Supervielle qui cherche une retraite calme, loin de l'agitation parisienne, a trouvé à Port-Cros le lieu idéal. Il y viendra chaque été de 1925 à 1939 et même parfois au printemps. Il loge avec sa famille dans le Fort François Ier. Ses amis lui rendent visite et font chez lui des séjours plus ou moins longs. Henri Michaux fait partie des habitués et y vient presque chaque été. Saint-John Perse fait escale avec son bateau à Port-Cros pour venir passer une journée avec son ami. Bien d'autres viennent aussi Marcel Jouhandeau, André Gaillard, Maurice Jaubert, Georges Rouault, Max Jacob et d'autres probablement dont le passage n'a pas laissé de traces…
Naturellement, il y a des allers-retours entre les deux pôles d'attraction celui de Supervielle et celui de Paulhan.
La publicité faite à Port-Cros par l'intermédiaire de la littérature amènera dans l'après-guerre de nombreux touristes en quête d'authentique et de nature préservée.
Deux personnalités sont plus spécialement attachées à cette île.
Roger Martin du Gard qui y vînt dans les années 20 pour y passer l'été. En 1922, il reçut chez lui André Gide. Ce dernier n'était pas un habitué attaché à un lieu, ses villégiatures dans le Midi qu'il affectionnait particulièrement, consistaient la plupart du temps à faire le tour de ses amis. Cela correspondait à sa conception de la condition de l'écrivain qui ne doit pas se fixer profondément quelque part de manière à rester libre.

George Simenon, qui fut vraiment un inconditionnel de Porquerolles. Il y arrive au printemps 1926, en simple touriste, à bord de la navette Le Cormoran, il est accompagné de sa jeune épouse qui est peintre. Après l'hiver parisien, c'est l'éblouissement.
A Porquerolles, il travaille à ses romans (Le coup de lune, Le blanc à lunettes, Touristes de bananes, Le Testament Donnadieu en 1936) mais il sait aussi s'intégrer dans la vie locale. Il aime la pêche, ce qui lui donne l'occasion de lier amitié avec des pêcheurs qui l'emmènent sur leur "pointu". Il dispute aussi les parties de boules suivies du traditionnel pastis. Cette vie simple sans affectation ni convention lui convient.

Même s'il fit d'autres séjours sur la Côte, à Cannes notamment, c'est Porquerolles qui restait pour lui « l'île enchantée », le lieu magique dont il gardera le souvenir lorsqu'il s'installera à Lausanne en 1957.
Le texte qui suit, emprunté à un de ses romans, reflète probablement l'impression qu'il a ressentie lui-même en arrivant pour la première fois à Porquerolles :
« C'est le moyen d'avoir une émotion forte à chaque
nouveau contact avec la Méditerranée: nous avons voyagé toute
la nuit. Nous débarquions à la pointe de Giens en plein éblouissement
du matin.
Et pour moi l'abrutissement commença dès que je mis les
pieds sur le Cormoran, un petit bâteau blanc, conduit par un bonhomme
en casque colonial qui allait nous mener en une demi-heure à l'île
de Porquerolles […] L'eau et le ciel me faisaient l'effet
d'un feu d'artifice dont les étincelles me pénétraient
dans la tête et par les yeux […]
G7 fumait sa pipe, sagement assis à la place
qu'on lui avait assignée. Il vit comme moi l'île émerger
des flots, les pins croître dans le ciel, puis une pincée
de maisons claires, de toits rouges, se grouper autour d'un petit port.
Dans ce port, des barques de pêche. Un seul bateau plus important,
une tartane transportant du marbre des îles grecques […]
Quelques détails seuls ont émergé de mon cerveau,
de mes yeux, de ma peau, de mon odorat: l'hôtel, le seul, avec son
ombre fraîche, ses moustiquaires aux fenêtres et l'odeur de
safran qui s'échappait des cuisines; la place entourée d'eucalyptus
et des hommes lents, jouant aux boules …
Puis l'allée merveilleuse, bordée de mimosas … Les
quelques villas blotties parmi les fleurs, les palmiers, derrière
les rideaux de tamaris. »
Georges Simenon "Le Grand Langoustier", 1938.
Extrait de Territoires
littéraires, des îles à la ville
Hyères les –Palmiers… idem supra.