Le Hyères du Second Empire
Pour la célèbre chaussure à qui il a donné son nom, Alexis Godillot est sans doute « le plus connu des hyérois ». Fidèle de Napoléon III, l’homme a bâti son immense fortune en tant que fournisseur des armées en équipement militaire. Maire de Saint-Ouen, il s’y est exercé aux pratiques d’investisseur et de promoteur immobilier. Il acquiert en 1864 l’Hôtel des Iles d’OrEn 1860, la ville semble promise à un bel avenir : c’est ce que pensent les constructeurs des nouveaux hôtels qui ouvrent entre 1850 et 1860, comme le Grand-Hôtel des Iles d’Or, le grand hôtel du Parc (80 chambres), l’hôtel d’Orient ou encore l’hôtel des Hespérides. A cette période, le parc hôtelier totalise plus de 600 chambres. Pourtant, en 1864, la concurrence de Nice que le PLM rend accessible depuis Paris se fait sentir et Hyères amorce une période de déclin, en contraste avec la fièvre de la construction qui s’empare de la Côte d’Azur, de Cannes à Nice et de Menton à Toulon. Progressivement se dessine l’identité paysagère de la station hyéroise ; en se spécialisant comme station familiale où l’on vient pour se reposer et se promener dans ses jardins et sa campagne, Hyères se construit un caractère par différence avec ce qui se passe ailleurs, en bord de mer. et 20 hectares de terres agricoles dans les jardins de Beauregard, qu’il viabilise et lotit. Hommes de lettres, officiers de la Marine, scientifiques, grands industriels européens viennent s’y établir et y faire construire. Le quartier des villas voit le jour. Entre autres architectes, Pierre Chapoulard, connu pour ses célèbres villas mauresques, y construit les villas Jolliette, Henriette, Bellevue et la villa Henri Michel pour Godillot lui-même.

Le « quartier Godillot » est un projet d’urbanisme avant la lettre, structuré par de grands percements et des travaux d’embellissement - essentiellement quatre fontaines en fonte du Val d’Osne - que le généreux mécène, qui a des actions dans l’entreprise, offre à la ville : en haut de l’avenue Godillot, majestueux tracé planté de palmiers qui relie la ville à la gare, une fontaine Wallace, à l’image des capitales, de Londres ou de Paris, apporte l’élégante urbanité et l’eau précieuse et même le gobelet au promeneur assoiffé. En homme d’affaire avisé, Godillot a obtenu de la toute nouvelle Compagnie Générale des Eaux, implantée depuis 1876, la gratuité pour 200 litres d’eau journaliers. Plus bas, une autre fontaine, plus monumentale, à laquelle on donnera son nom, marque la nouvelle entrée de ville, face à l’église anglicane qui vient d’y être édifiée pour les besoins de la colonie anglaiseEn 1880, la colonie anglaise qui était minoritaire en 1860, tend à égaler en nombre la colonie française, surenchérissant la prédominance déjà sensible de la société aristocratique rentière et noble de la colonie hyéroise. A cette date, le Grand-Hôtel des Iles d’Or fait l’objet d’une surélévation et transformation en palace ainsi que d’une extension avec l’édification par Chapoulard de l’hôtel Continental. Au quartier d’Orient, construit en 1880, s’ouvre l’hôtel Chateaubriand qui compte quatre-vingt-dix chambres. Trois hôtels, dits de l’Ermitage, d’Albion et de Costebelle, sont édifiés par Peyron et font de Costebelle, à 3 km de la mer et 100 m d’altitude, une annexe de Londres, à 22 heures de route, avec un golf de 18 trous, électricité et piscine. Les grands hôtels de Costebelle jouent la carte d’une spécialisation en station climatique, pour se différencier de ses rivales. En 1886, Hyères est la seule station présente au Congrès international d’hydrologie et de climatologie de Biarritz. Elle connaîtra son apogée en 1892 avec le séjour d’hiver de la Reine Victoria ; à cette date, la ville reçoit une colonie d’environ mille hivernants..
Pendant du quartier des villas, à l’ouest, un autre promoteur, Tagnard, prolonge à l’est de la ville, l’urbanisation engagée par Alphonse Denis, qui y avait fait construire pour son propre usage locatif, la villa Venadoux en 1854 : au dessus de la villa château que le Duc de Luynes se fit bâtir en 1858, le boulevard d’Orient dessert, en corniche, un nouveau quartier auquel le nom de Chateaubriand reste attaché en raison de l’hôtel qui l’occupe depuis. Ce sont les villas la Gabrielle, la Montallègre, les Hirondelles et l’Orientale.

Hyères, sous le Second Empire, est sorti définitivement de ses remparts. Comme Toulon, la ville neuve s’agrandit quotidiennement de nouveaux programmes ; au centre, entre le boulevard d’Orient et le quartier Godillot, l’Avenue des Palmiers est percée, qui prend le nom de boulevard de la Renaissance et où est édifié en 1864 le petit Casino. A la Belle Epoque, l’avenue accueille banques, cafés, la poste et des galeries marchandes… et le boulevard Gambetta est percé, orientant le développement urbain vers le sud, vers la mer. En 1900, on y trouve un établissement de bains orientaliste construit par l’architecte Chapoulard et, enfin, le Grand Casino tant attendu ouvre ses portes à la saison 1901. A la différence de la capitale voisine, les projets relèvent ici plus des investisseurs privés que d’un projet municipal.

En quittant le centre ville vers l’Ouest, passer la Place des Palmiers et poursuivre le boulevard des Iles d’Or au delà du Grand Hôtel, repérer l’ancien Hôtel des Palmiers, transformé aujourd’hui en lycée. Après la fontaine Wallace, poursuivre jusqu’à la ville Saint–Hubert (Villa Saint–Hubert) dont les céramiques et le style éclectique étonnant fait le principal repère du boulevard Riondet, qui mène à l’ancien Hôpital construit en 1863 par l’architecte toulonnais Jacques, Architecte des Bâtiments Civils. Descendre la rue Victor Hugo, ancienne rue des villas, jusqu’à l’ancien manège dont les carreaux de céramique rappellent le goût du XIXème pour la polychromie et rejoindre l’avenue Jean Natte, qu’il faut remonter jusqu’à la villa mauresque de Chapoulard. Arrivé à la fontaine Wallace, la perspective de l’avenue Godillot jusqu’à la gare invite à descendre d’une fontaine à l’autre pour rejoindre le bas du quartier anglais et l’église anglicane qui fait l’angle à l’avenue de Beauregard où s’effeuillent les villas construites dans les années 1920-1930. La deuxième villa orientaliste dite « la tunisienne », où Chapoulard avait sa propre agence, ponctue l’itinéraire ; il suffit de remonter enfin le long du lycée, ancien hôtel des Palmiers, jusqu’à la Place des palmiers, à la porte du rempart, pour boucler le circuit qui retrace les étages successifs de la progression de la ville au XIXème siècle.